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La lettre de l'atelier

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vendredi 18 août 2017

La peau

 

J'avais dit à cette fille qu'il fallait un peu plus de peau dans ses textes : elle en avait fait, plus tard, un livre. C'était il y a des années, dans un grand moulin aux portes grinçantes, en Normandie. Elle était assise sur mon lit, molle, rauque, souriante, jeune, très blonde, oxygénée. Ou plutôt affalée dans mes draps défaits : elle avait frappé à la porte de ma chambre tard dans la soirée. Je peux te parler ? Oui, bien sûr, elle pouvait. La nuit précédente j'avais parlé avec une autre femme, longuement, qui me regardait avec un sourire à la fois amusé et coquin. Les femmes frappaient à ma porte la nuit et me parlaient de leur écriture. Je ne sais plus ce que nous avions évoqué, des villes peut-être, Londres, Bruxelles. Nous parlions littérature en fumant des cigarettes : comme ce temps me paraît loin.

Je peux te parler ?... Venait-elle enfin me "demander de lui dire tout ce que je savais de la nuit ?" J'y étais prêt, assurément, arrimé au Bois de la Nuit, de Djuna Barnes. J'étais ivre des odeurs de nuit et de la féminité qui s'étalait dans une jupe blanche et je ne sais plus quel corsage jaune à demi ouvert. Je parlais, je répondais à sa demande tenace, que fallait-il qu'elle fasse pour écrire vraiment ?... A-t-on idée de vouloir répondre à une telle demande ? J'avais dit qu'il fallait un peu plus de peau, un peu plus de corps. Elle avait un grand nez, un nez de fin de race. Elle était noble, perdue aussi dans sa vie de jeune fille. J'avais répondu qu'il fallait un peu plus de peau dans ses textes.

Il y a des livres qui naissent dans des draps défaits.

 

Le lendemain, dans la grande salle d'été aux fenêtres ouvertes et aux fauteuils défoncés, je parlais des épiphanies, celles de James Joyce. Je racontais et lisais la dernière nouvelle des Gens de Dublin, et le passage particulier de basculement du texte, quand Gabriel aperçoit une femme dans l'escalier, et qu'il se rend compte, après un temps, qu'il s'agit de sa femme ; c'est dans ce temps suspendu où renaît en lui quelque chose de son désir que se joue l'épiphanie, une femme écoutant dans le lointain la vieille mélodie irlandaise, "the lass of Aughrim" chantée par l'un des convives de la soirée. C'est cela même : lorsque ce que l'on aperçoit, l'apparition même nous envoie un signe qui nous relie au sacré, au sens, à quelque chose qui nous concerne intimement, directement, un lien soudain et sensible entre soi et l'univers ; "son âme, son identité se dégage d'un bond devant nous du revêtement de son apparence. L'âme de l'objet le plus commun dont la structure est ainsi précisée prend un rayonnement à nos yeux, l'objet accomplit son épiphanie" (Joyce, Stephen le héros).

À ce moment-là nous avons entendu le pas d'un cheval résonnant dans la vallée, nous nous sommes précipités aux fenêtres. De l'autre côté de la rivière, sur le chemin de halage, dans la lumière d'été, au détour d'un rocher, nous vîmes d'abord apparaître le cheval au pas lent, et puis tout de suite le corbillard qu'il traînait. Nous étions muets, pris dans la résonance des pas du cheval. La réalité nous envoyait, avec une folle évidence, l'épiphanie la plus forte qui soit, la vie dans la présence du cheval, la mort dans le corbillard du siècle précédent.

 

Sans aucun doute je désirais la peau de cette fille, bien que son nez me fit penser au personnage de Lazare, dans le Bleu du ciel de Bataille ; le surnom Lazare était le masque grotesque dont Bataille affublait la philosophe Simone Weil à Barcelone, dans les temps troublés qui précédèrent la guerre d'Espagne.

 

Nous vivons d'autres temps. Barcelone aujourd'hui est prise d'une autre actualité, sanglante et terrible, à laquelle je ne veux pas m'habituer ; je sens déjà que les mots ne veulent plus rien dire, qu'ils perdent leur sens devant le réel, ils n'ont pas d'efficace devant la mort. Le surgissement de l'actuel, la brutalité inouïe de la terreur qui s'installe, la nature insupportable de ce qui fait naître cette violence. Rien de tout cela ne doit être rendu possible.

 

J'avais dit à cette fille qu'il fallait plus de peau. Des années plus tard le livre était écrit.

 

Emmanuel Bing

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2/3 septembre 2017

À partir du mythe



Le mythe est différent du conte ou de la légende en ce qu'il reprend nos fonctionnements particuliers dans des structures où l'on reconnaît leur essence fondamentale ; ainsi en est-il des mythes des origines, de la mythologie grecque, mais aussi des autres qui nous sont parvenues sous une forme ou une autre, Kalevala, livre des morts, inscriptions antiques cunéiformes. Je propose d'explorer dans ce WE qui ouvre la nouvelle saison 2017/2018 quelques uns de ces mythes tirés de différentes cultures.

 

120€ le WE

Atelier hebdomadaire lundi

Abonnement 100€ mensuels

 

début : 11 septembre 2017
Le lundi soir de 19h30 à 22h30.

Cet atelier est destiné aux personnes qui démarrent dans un atelier d'écriture ou qui ont déjà travaillé en atelier et souhaitent poursuivre leur travail dans les conditions d'un atelier accueillant, bienveillant et productif.

Atelier hebdomadaire mardi

Abonnement 100€ mensuels

 

début : 5 septembre 2017

Le mardi soir de 19h30 à 22h30.

Cet atelier est destiné aux personnes qui ont suivi des stages ou plusieurs années d'atelier, ou encore une certaine expérience de l'écriture. Comme l'atelier du lundi, et creusant toujours la question de la création.