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La lettre de l'atelier

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lundi 20 novembre 2017

Les vies secrètes

 

Lorsque vient la nuit d'hiver, qu'il me faut rallumer le feu dans la cheminée et l'âme, je traverse les corridors glacés des temps disparus. Durant ce long tunnel de la saison froide où il faut néanmoins soulever encore bien des montagnes, attendre que la neige éclaire la campagne et la fige, et ressentir la fragilité extrême de notre existence, c'est dans les couloirs anciens que s'ouvrent les portes vers les possibles, les vies rêvées, les vies secrètes, les vies perdues.

 

Comme autrefois je m'enfonce dans le temps, dans mon grand et vieux vaisseau de pierre, comme autrefois j'allume une bougie sur ma table d'écriture, comme autrefois, entouré des ombres de la nuit, je convoque les chemins anciens et je trace les chemins futurs, peuplés toujours, sinueux et lents, rapides et raides.

 

Lorsque dans la nuit je jette un regard d'une parfaite indiscrétion à travers la fenêtre d'une habitation, pour le peu que j'en devine, déjà je m'y plonge, je m'y noie, ce mouvement entrevu, cela aurait pu être moi, et au hasard d'une rencontre, telle femme aperçue, fugitive, aurait pu être la femme de mon existence ou de mon exil, tel homme lisant Descartes ou Nietzsche aurait pu être mon fils ou mon ami ; telle parole entendue sur un trottoir, dans un café, m'ouvre une nouvelle existence. Ce sont les ramifications infinies de toutes les vies possibles qui me maintiennent en vie, qui sont l'ombre et la nourriture de mes rêves, mes désirs, et mes livres.

 

Il intervint une déchirure dans la trame de ce temps intime, celle de la rumeur du monde, celle du cri, du vagissement même, de la déferlante d'aveux et de dénonciations, mêlées de culpabilités diffuses et de récits de viols. Apparaît comme soudainement ce réel, à quoi l'on a affaire dans ce présent immédiat, sans filtre, produit d'une parole déchaînée, des violences faites aux femmes — syntagme figé dans son atrocité de lieu commun. De ce que j'écoute, entends et travaille avec certaines, et depuis si longtemps, je sais comme depuis toujours cette réalité constante, pesante, tragique, cette permanente menace, je sais également la difficulté à dire, à reconnaître le crime comme tel, la difficulté à se faire entendre, la difficulté à vivre, et les blessures à vif, toujours renouvelées, toujours tues, et puis soudain hurlées, sauvages, à la face du monde.

 

Je me souviens de la copine de douze ans, dans les années soixante-dix, enceinte d'avoir été séduite par un ami de sa mère, je me souviens de ma première amoureuse blonde révolutionnaire revenant du viol commis par son ex, et qui malgré mes exhortations ne voulait rien faire ni dire, je me souviens de E., ouvrant soudain la porte de l'appartement, suivie par un homme qui avait soulevé sa jupe, terrifiée et furieuse que je n'aie pas entendu ses cris, je me souviens des récits des unes et des autres, et des livres et des textes qui purent être écrits, à force de travail et d'acharnement, et que l'on a pu porter au jour. Je me souviens du discours pervers de ces adolescents des beaux quartiers, qui rigolaient en me désignant un local à poubelle et indiquant, comme par blague, que c'était là qu'ils avaient « violé Lulu ». Je savais le nombre effroyable des victimes. Et le regard dur, méfiant, violent, porté sur les hommes par certaines de ces femmes, trop blessées, trop perdues, trop douloureuses pour ne pas vouloir retourner la violence subie contre le monde qui l'avait fait naître, contre les hommes devenus ennemis, et parfois contre elles-mêmes.

 

Depuis l'enfance je ne supporte pas que l'on puisse agresser ou tuer une femme, depuis l'enfance je ne puis supporter l'existence et le récit des viols, je ne puis en accepter l'existence, ni la banalité. Je ne souffre pas que l'on abîme les vies possibles, les vies secrètes, les vies rêvées. J'étais le sauveur de Jeanne d'Arc, de Sainte Blandine ! J'étais le chevalier délivrant les princesses en haut des tours. J'étais un chevalier sans armes, un Zorro sans épée lorsque, à huit ans, dans ma banlieue d'enfance, au pied d'un immeuble j'entendais une femme hurler sous les coups d'un homme. Je vis toujours dans le désespoir de cette violence entendue dans un crépuscule atroce : de cet état de choc, de cette sidération absolue de l'enfance, je ne reviendrai pas.

 

Devant ce réel tout se tait. Tant de vies perdues. Alors il faut reprendre, lentement, le tissage du vivant, renouer, ravauder, recoudre, tisser le fil de l'existence, accrocher à nouveau le sens. Écrire, est-ce hurler silencieusement ? C'est en tout cas une vie possible, peut-être une vie secrète, peut-être une vie rêvée.

 

Emmanuel Bing

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2/3 septembre 2017

Sens littéral et sens caché



L'écriture est le lieu même du mystère, depuis les découvertes de Champollion, des assyriologues, la Bible, les écritures magiques et les écritures inconnues, indéchiffrables et mystérieuses, les runes ou l'écriture minoenne, mais aussi l'écriture de James Joyce dans Finnegan's Wake, chaque livre, chaque roman contient de multiples sens que le lecteur est amené à chercher, et dont il trouve, ou non, à se frayer un chemin entre le sens immédiat et littéral, et les révélations qui lui sont faites derrière et entre les lignes.

 

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